Nationale

Signaux faibles

Comment la RE2020 dissuade le rafraîchissement des logements neufs

Le 19 juin dernier, lors de sa visite au salon VivaTech à Paris, Marine Le Pen a promis un plan massif de climatisation si elle était élue présidente de la République. La France insoumise, par la voix de Manuel Bompard, veut climatiser en priorité les Ehpad, les hôpitaux et les écoles, et refuse la généralisation aux logements. La ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, a qualifié la climatisation de « mesure d'urgence » en refusant d'y voir une politique de long terme. En trois canicules, un simple équipement domestique est devenu un marqueur partisan, ce qui constitue une singularité française en Europe. Ce débat passionné - à défaut de passionnant - laisse pourtant de côté une donnée plus importante : si les logements neufs sont livrés sans production de froid, la cause est dissimulée dans le texte même de la réglementation.

Commençons par rendre à cette réglementation ce qui lui appartient. La RE2020, entrée en vigueur le 1er janvier 2022, est la réglementation environnementale du bâtiment neuf la plus exigeante du monde. La France est le premier pays à avoir imposé à toutes ses constructions neuves une analyse du cycle de vie, assortie de plafonds carbone contraignants et dégressifs aux jalons 2025, 2028 et 2031. La directive européenne sur la performance énergétique des bâtiments, adoptée en avril 2024, exigera ce calcul du carbone sur cinquante ans de cycle de vie à partir de 2028 pour les bâtiments de plus de 1 000 m², puis de 2030 pour toute construction neuve, les valeurs limites étant renvoyées à des feuilles de route nationales attendues pour 2027. En clair, l'Europe demandera en 2030 aux pays membres de calculer et d'afficher des seuils que la France plafonne et fait baisser depuis 2022. Huit ans d'avance, financés par les maîtres d'ouvrage et leurs clients : le rapport d'évaluation que Robin Rivaton, missionné par la ministre du Logement Valérie Létard, lui a remis le 10 juillet 2025 chiffre le surcoût entre 28 et 40 euros par mètre carré.

Cette règlementation uniquement orientée sur la consommation énergétique et les émissions de GES a donc délaissé l’occupant du bâtiment et son confort, notamment en conditions estivales, et s'est accompagnée d'un choix beaucoup moins visible sur le froid. L'arrêté du 4 août 2021, qui fixe les exigences et la méthode de calcul de la RE2020, compte 1 838 pages au Journal officiel. Dans cette épaisseur, plusieurs dispositions se cumulent au détriment du rafraîchissement. Avant le dépôt du permis de construire, chaque opération fait l'objet d'une étude thermique réglementaire, réalisée par un bureau d'études spécialisé. Cette étude calcule l'indicateur de « confort d'été », exprimé en degrés heures, selon une convention lourde de conséquences : le bâtiment est simulé livré à lui-même, volets et ventilation pour seules défenses, même lorsqu'un équipement de froid est prévu. La simulation s'appuie de surcroît sur des fichiers météo construits à partir des observations 2000-2018, complétés d'une seule séquence caniculaire, celle d'août 2003. Les relevés de juin 2026 ont dépassé ces températures de référence dans la plupart des grandes villes de France hexagonale. Le plafond réglementaire de 1 250 degrés heures tolère l'équivalent de 25 jours par an à 30 °C le jour et 28 °C la nuit.

Le maître d'ouvrage qui déclare malgré tout un système de refroidissement subit une triple pénalité : les consommations de froid s'ajoutent à son bilan d'énergie primaire, la méthode lui retire le bénéfice de l'aération nocturne, et le poids carbone de l'équipement grève son indicateur de construction. Robin Rivaton conclut que cette combinaison rend l'installation d'un refroidissement actif dans le neuf « pratiquement irréalisable ». Les conséquences se lisent sur le terrain : en 2024, à peine plus d'un immeuble collectif neuf sur dix prévoyait un système de rafraîchissement. Le rapport relève un dernier effet de bord : pour tenir l'indicateur, des concepteurs réduisent les surfaces vitrées et multiplient les logements mono-orientés, aux antipodes des référentiels de qualité d'usage.

Soyons précis sur ce que la filière sait faire et sur ce qui lui manque. Les promoteurs immobiliers maîtrisent les solutions passives : protections solaires extérieures, inertie, orientation, logements traversants. Ces solutions gardent toute leur importance. L'étude que Pouget Consultants a publiée le 16 juin 2026 pour l'alliance industrielle IGNES, après analyse de 9 millions de diagnostics de performance énergétique, identifie l'absence de volets et de stores comme la première cause de surchauffe du parc, et relève qu'un tiers des logements classés A ou B se révèle insuffisant au regard du confort d'été. Ces solutions passives atteignent cependant une limite physique. Les travaux de l'économiste Vincent Viguié sur Paris ont montré qu'en cumulant les mesures les plus ambitieuses, végétalisation de 10 % de la ville et rénovation généralisée du bâti, le stress thermique à l'intérieur des logements passe de quinze à treize heures par jour de canicule. Après plusieurs nuits tropicales consécutives, seule une production de froid ramène une chambre sous les 28 °C, seuil au-delà duquel le sommeil d'un nourrisson ou d'une personne âgée devient dangereux. Les solutions de protection solaire et la climatisation sont disponibles mais la réglementation retire au promoteur le droit de les installer. La technique existe pourtant, adaptée au collectif : la pompe à chaleur air-eau réversible. Une production centralisée qui abaisse la température intérieure de 3 à 5 °C par un plancher rafraîchissant ou des ventilo-convecteurs, sans unité accrochée aux façades. La même machine chauffe pendant l'hiver.

Certains pays ont déjà tranché la question de la climatisation. Le Japon, équipé à 91 %, en a fait une question de santé publique : les autorités recommandent de laisser fonctionner la climatisation la nuit pendant les alertes, depuis que les médecins légistes de Tokyo ont établi qu'en 2023 la quasi-totalité des personnes âgées mortes de chaleur à domicile vivaient sans climatiseur ou l'avaient laissé éteint. La revue médicale The Lancet évalue à 195 000 le nombre de décès de plus de 65 ans évités par cet équipement dans le monde en 2019. L'Union européenne, dont le parc est équipé à 20 % en moyenne selon l'Agence internationale de l'énergie, contre près de 50 % en Italie, n'en a pas fait une question de principe : la Commission a indiqué n'avoir de position ni pour ni contre la climatisation, avant sa stratégie d'adaptation attendue au quatrième trimestre 2026.

La question sensible de l'argent public appelle la même exigence de précision. La Cour des comptes européenne a jugé en juillet 2026 que les rénovations financées par les fonds européens produisent des économies d'énergie modérées. L'Union a mobilisé 100 milliards d'euros pour la rénovation énergétique sur la période 2021-2027, soit environ 14 milliards par an, quand les besoins sont évalués à 70 milliards par an. Mais cet argent est mal orienté : les aides vont aux travaux les plus simples à réaliser, changement de fenêtres ou panneaux solaires, au détriment des rénovations d'ampleur. Ce défaut de cohérence se retrouve en France, sous une autre forme : des décisions publiques qui se contredisent. L'État subventionne la pompe à chaleur ; or cette machine suppose un bloc moteur installé dehors, en façade, sur un balcon ou en toiture, et c'est précisément ce bloc que de nombreux règlements d'urbanisme interdisent dès lors qu'il est visible depuis la rue. Même contradiction sur les protections solaires : les études les désignent comme le premier levier du confort d'été, et à Bordeaux, en secteur sauvegardé, des propriétaires se voient refuser la pose de volets extérieurs sur des immeubles du XVIIIe siècle. Plus de 40 % des logements français demeurent aujourd'hui incomplètement équipés en volets. Le Haut Conseil pour le climat, dans son rapport annuel publié le 8 juillet, demande précisément de faire évoluer les règles d'urbanisme liées à la protection du patrimoine qui limitent la pose de volets, d'ombrières et de toitures réfléchissantes.

Les acquéreurs, eux, ont déjà arbitré. Selon l'enquête Ipsos bva d'avril 2026, 57 % d'entre eux placent la résistance aux canicules parmi leurs critères de choix, 80 % des Français déclarent souffrir de la chaleur chez eux et 22 % envisagent de déménager vers un logement moins vulnérable aux fortes températures. Le confort d'été devient un critère de valeur du logement, au même rang que l'étiquette énergie ou l'emplacement.

Le même rapport du Haut conseil pour le climat leur donne raison. Il juge « impératif » de réviser la RE2020 pour intégrer la trajectoire de réchauffement de référence, qui anticipe +2,7 °C en 2050, afin de garantir le confort d'été dans les bâtiments neufs. Il recommande de privilégier les dispositifs de climatisation fixes plutôt que mobiles, en donnant la priorité aux pompes à chaleur réversibles, et de rendre le confort d'été obligatoire dans le diagnostic de performance énergétique. Il écarte enfin le risque d'un réseau électrique débordé par un développement accru de la climatisation, dès lors que la transition énergétique suit son cours.

La France a démontré avec la RE2020 qu'elle savait être pionnière en matière de réduction de l'impact carbone. L'enjeu des prochains mois consiste à conserver ces huit ans d'avance tout en réconciliant la règle avec les prochains épisodes de canicule. À Saint-Malo, le 30 juin, le président de la FPI Pascal Boulanger rappelait qu'« un toit n'est ni de gauche ni de droite ». La fraîcheur non plus. À quelques mois de l'élection présidentielle, chaque candidat devra répondre à une question : la prochaine version de la réglementation environnementale sera-t-elle écrite avec le thermomètre de 2003, ou avec le climat de 2050 ?

Pour aller plus loin :

  • Arrêté du 4 août 2021 relatif aux exigences de performance énergétique et environnementale des constructions (1 838 pages, JO du 15 août 2021)
  • Robin Rivaton, Rapport sur l'évaluation de la réglementation environnementale 2020, remis à Valérie Létard, ministre du Logement, le 10 juillet 2025 ; décret n° 2026-200 et arrêté du 18 mars 2026, JO du 20 mars 2026.
  • Haut Conseil pour le climat, Rapport annuel 2026, 8 juillet 2026 : recommandations 2.5 et 2.7 (pages 28 et 87), révision de la RE2020 selon la TRACC (page 203), approvisionnement électrique (pages 220 et 234).
  • Directive (UE) 2024/1275 du 24 avril 2024 sur la performance énergétique des bâtiments (calcul du carbone sur le cycle de vie en 2028-2030, bâtiments neufs « zéro émission » en 2030).
  • Pouget Consultants / IGNES, Analyse de la base de données DPE au regard du confort d'été passif, 2ᵉ édition, 16 juin 2026
  • Vincent Viguié et al., Early adaptation to heat waves and future reduction of air-conditioning energy use in Paris, Environmental Research Letters, 2020.
  • The Lancet, The 2021 report of the Lancet Countdown on health and climate change
  • Cour des comptes européenne, rapport spécial sur la rénovation énergétique financée par la Facilité pour la reprise et la résilience, juillet 2026.
  • Ipsos BVA, enquête sur les Français et la chaleur dans le logement, avril 2026 ; Agence internationale de l'énergie, taux d'équipement en climatisation.