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Environnement

Clôture d’ENERJ-Meeting : discours d’Alexandra François-Cuxac, Présidente de la FPI

6 février 2020 - Palais Brongniart - Paris

 

Madame la Ministre [Emmanuelle Wargon], Monsieur le Ministre [Julien Denormandie],

Monsieur le Maire [Jean-Louis Missika],

Mesdames et Messieurs,

 

Lorsqu’on n’est pas soi-même ingénieur ou technicien, l’invitation à conclure les réflexions d’un parterre de spécialistes peut étonner. Mais je veux croire que si les organisateurs d’ENERJ-Meeting m’ont invitée à le faire, c’est qu’ils considèrent que les promoteurs immobiliers, dont je préside la fédération, ont un point de vue particulier à faire valoir.

Et de fait, qu’est-ce qui nous caractérise, nous les maîtres d’ouvrage ? C’est notre rôle de chef d’orchestre, au croisement de toutes les compétences de notre secteur, et c’est à ce titre que je vais partager avec vous quelques réflexions sur le bâtiment bas carbone de demain.

 

Je le ferai autour des qualités que la RE 2020 va exiger de nous :

L’optimisme   

La patience

L’efficience  

La pédagogie

L’ancrage

 

1ère qualité : soyons optimistes

Nous avons su nous approprier les RT successives et devenir le pays européen dont les bâtiments neufs sont les plus exigeants en termes de performance énergétique. Nous avons divisé par 2 la consommation énergétique des bâtiments neufs ces 15 dernières années. Soyons en fiers !

Nous avons su le faire, et nous avons des atouts pour franchir un nouveau cap : la taille de notre marché, le déploiement de l’innovation grâce à l’aiguillon des start-up, la digitalisation

Mais précisément parce que nous avons atteint un tel degré de performance, il ne faut pas que la focalisation sur la RE 2020 et la construction neuve fasse oublier les autres chantiers de la performance énergétique :

Il faut aussi exploiter les gisements du parc ancien, et vous vous y employez Madame et Monsieur les ministres ;

Il ne faut pas oublier la consommation spécifique : dans les logements, elle a doublé en 40 ans. Dans le tertiaire, elle peut être 3 à 4 fois supérieure à celle nécessaire au fonctionnement du bâtiment !  Je le précise pour rappeler qu’à l’heure de fixer des niveaux d’ambition, secteur par secteur, il faudra bien tenir compte, pour chacun, de la réalité de l’impact environnemental des mesures prises et du coût du kWh marginal économisé.

 

2ème qualité : soyons patients

Il est fondamental pour notre secteur que la RE 2020 entre bien en vigueur dès 2021 / la FPI ne sera pas dans la posture consistant à demander « 5 minutes de plus Monsieur le bourreau »

Mais cette entrée en vigueur doit être progressive, échelonnée et bien inscrite dans le temps, pour deux raisons :

La mesure des impacts : la RE 2020 aura sur la construction des impacts massifs dont on sait que certains auront été mal anticipés, faute d’études préalables. La RE 2020 soulève des questions de politique industrielle, voire de souveraineté économique. Assurons-nous de ne pas commettre d’erreur de ce point de vue

La maturation des méthodes : ne nions pas la complexité de l’exercice « bas carbone », en faisant croire à la précision des méthodes de calcul, à leur rigueur scientifique, à la disponibilité des outils etc. Dans les faits, il y a encore des incertitudes majeures dans la RE, ou dans des parties de la RE, (surtout à l’horizon des 50 ans d’une étude ACV).

Cette progressivité peut concerner :

La typologie des bâtiments : certains secteurs comme le tertiaire, ou certains programmes résidentiels au-delà d’un seuil de logements, peuvent être plus rapidement prêts que d’autres

Les indicateurs de la RE : certains peuvent être mûrs pour être rendus opposables rapidement, quand d’autres nécessiteraient encore d’être consolidés

Les seuils : la montée en puissance de la RE pourrait prendre la forme de seuils croissants avec le temps   

Ce qui compte c’est d’engager la dynamique / en gardant présent à l’esprit que l’objectif n’est pas seulement de faire fonctionner demain une poignée de démonstrateurs, mais aussi et surtout de réussir à produire 400 000 logements « bas carbone » par an.

Je ne mésestime pas les contraintes calendaires qui sont les nôtres mais c’est précisément parce qu’il y a urgence que nous devons prendre le temps de faire les bons choix.

 

3ème qualité : soyons efficients

La neutralité carbone est un défi passionnant pour notre secteur, mais il faut aussi veiller à l’inscrire dans sa réalité économique.

N’oublions pas que la hausse des prix du logement est un facteur déterminant des fractures territoriales que vous vous attachez à réduire, Monsieur le Ministre : gardons le cap du logement abordable dans nos réflexions sur la RE 2020 !

Objectivement, la RT 2012 a généré temporairement une hausse des coûts de construction, dont l’ampleur est discutée, mais pas le principe.

Ce risque de dérapage des coûts existe aussi pour la RE 2020 : par l’ampleur des transformations qu’elle implique sur les matériaux, les équipements ou les modes constructifs etc.

Or les conditions de marché se prêtent peu à l’absorption, même temporaire, de nouveaux surcoûts : l’offre reste toujours contrainte, avec un effet sur les prix, le foncier va rester cher (et plus encore avec le ZAN), et face à cela la solvabilisation par la faiblesse des taux trouve ses limites

Donc, soyons attentifs à l’étude d’impact économique de la RE, et réservons la possibilité de réfléchir à des mécanismes fiscaux et/ou financiers d’accompagnement de son déploiement.  

 

4ème qualité : soyons pédagogues

C’est une dimension à laquelle je tiens beaucoup : réduire la RE 2020 à son caractère de réglementation pour spécialistes et bureaux d’études, c’est le meilleur moyen d’échouer, et de passer à côté d’un vrai débat de société.

Ce qui est en jeu à travers la RE, c’est la vie quotidienne / ce sont des modes de vie, des usages, une qualité de vie. La RE raconte une autre histoire que le débat entre l’électricité et le gaz. Elle parle du confort thermique et acoustique, de l’habitabilité de nos logements dans les pics de chaleur, de la taille de nos logements, de la configuration de nos espaces de travail. Ce sont des choix qui appartiennent à tous les français, ils ont le droit d’en débattre, ils ont le droit qu’on les leur explique.

J’irais même jusqu’à dire que bien expliquée et bien débattue, la RE 2020 peut être un levier très puissant pour accompagner les français dans la prise de conscience environnementale et dans la transformation de leurs modes de vie. La RE 2020 peut être le versant positif, stimulant, de la lutte contre le changement climatique – à condition de ne pas la réduire à une réglementation contraignante. A nous de la promouvoir comme telle !

 

Dernière qualité : soyons ancrés dans nos territoires   

Par ancrage, j’entends la nécessité d’inscrire nos projets dans des territoires et d’intégrer les collectivités locales dans le raisonnement, pour des questions d’échelle et de responsabilité.

Question d’échelle, d’abord, car la bonne maille pour raisonner « bas carbone », ce n’est pas ou pas seulement le bâtiment, c’est aussi l’îlot, le quartier, la ville voire la région. En effet, le « bas carbone » implique une logique de développement de réseaux, pour économiser l’énergie et la matière. Construire bas carbone, demain, ce sera non seulement respecter la RE 2020 mais aussi faire en sorte que nos programmes accueillent de la mobilité électrique, s’intègrent dans des réseaux intelligents d’électricité ou qu’ils facilitent la circulation des données. Derrière le bâtiment bas carbone, il y a la ville bas carbone, et on ne la pense pas sans les collectivités.

Question de responsabilité, car des choix structurants dans le poids carbone de nos immeubles relèvent en réalité des collectivités locales. Elles agissent sur des paramètres comme la localisation des bâtiments, la densité, le stationnement, qui ont un impact indirect sur les émissions de GES : un étage de moins ou des places de stationnement de plus, c’est un bilan carbone dégradé de l’opération. La FPI souhaite que, dans le cadre de la RE 2020, les maîtres d’ouvrage ne soient pas responsabilisés sur des choix qui ne relèvent pas d’eux.

Sur ce point des collectivités locales, je me permets de souligner le risque associé à la définition d’un label Etat en matière de carbone, qui viserait les programmes les plus ambitieux. L’expérience montre que nombre de collectivités s’emparent des références de ce type, pour les imposer avec une forme de surenchère locale : combien d’éco-quartiers dans lesquels on nous demande de produire RT-20 ou 30 %. Attention, donc, à la « surtransposition locale » de la RE !

 

Conclusion :

Madame la Ministre, Monsieur le Ministre, si toutes ces qualités étaient réunies en une seule femme – éventuellement en un seul homme … - elles en feraient déjà un être d’exception. Pourtant, il en est une dernière, essentielle, qu’il faut ajouter pour que la RE 2020 soit un succès : nous allons tous devoir être apprenants.

J’appelle votre attention sur cet aspect fondamental, dont la FPI et la CAPEB ont pris le lead au CSCEE : la formation professionnelle.

De nouveaux besoins de compétences émergent (interpréter une analyse de cycle de vie, comprendre le stockage du carbone dans le bâti, évaluer les impacts au-delà de l’ouvrage, manipuler des données issues de multiples acteurs...)

Un effort colossal de formation de nos équipes nous attend : ce sont des dizaines de milliers de professionnels du secteur qu’il faudra former, dont 4 000 à 6 000 personnes au sein de la seule maîtrise d’ouvrage privée ! Or les fonds de la formation professionnelle sont de plus en plus fléchés vers les demandeurs d’emploi et les alternants : toutes les PME n’auront pas les moyens de prendre le relais et de financer elles-mêmes la mise à niveau de leurs équipes.

Ce qui m’amène à l’idée, Madame la Ministre, Monsieur le Ministre, que vous serez sans doute soulagés de signer le décret de la RE 2020 après tant d’efforts depuis plus de deux ans. Mais croyez bien qu’à ce moment-là, vous aurez fait le plus facile !

 

Je nous souhaite donc, à tous, bon courage pour cette aventure au long cours !

 

Je vous remercie de votre attention.  

 

Intervention du Délégué général de la FPI France

 

 

Retrouvez la table ronde "RE 2020, préparons-nous et anticipons" en vidéo avec Frank Hovorka, Directeur technique et innovation de la FPI France

 

 

Le Manifeste Enerj-Meeting

 

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